Deux théâtres pour une chaise

par Suzanne Vallières-Nollet

 

Le théâtre Harpagon et le Théâtre des Gens d’en bas présentent le spectacle La Chaise, jusqu’au 12 novembre, à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui. Rencontre avec l’auteur de la pièce, Claude Paiement, et le comédien, Frédéric Desager.

 

L’idée de base est venue de Frédéric Desager, qui voulait faire un solo de composition, explorer différentes possibilités de personnages au sein d’un même spectacle. C’est Desager qui a proposé l’idée du personnage principal, un réparateur de chaises électriques.


Les recherches ont alors commencé. D’abord les recherches historiques concernant la chaise électrique : les histoires de mises à mort à donner froid dans le dos, celui dont le duo s’est inspiré pour le personnage principal, Fred. A. Leuchter, réparateur de chaises électriques, et finalement, l’inventeur de l’engin, Thomas Edison. « Edison était un abolitionniste, on lui a demandé de participer à ça, il a dit, non, et dans la journée même, il a reviré sa veste! », explique l’auteur. Les deux personnages intéressaient les créateurs : le premier, «parce que c’est un nobody, qui pour devenir quelqu’un est devenu comme un bourreau, mais en se faisant accroire qu’il faisait œuvre humanitaire », et le second qui « pour des raisons économiques, a négocié avec ses propres principes, s’est renié lui-même ».

 

L’autre dimension de la recherche était plus exploratoire. Les deux artistes ont travaillé selon une méthode de création que Frédéric Desager avait apprise en Belgique, laquelle consistait à improviser pendant une centaine d’heures, étalées sur trois semaines : « on s’enferme dans un petit théâtre, lui il improvise, moi je prends des notes, il recommence, on essaie de triturer toutes les idées ».


Une fois que les improvisations ont été terminées, la collaboration ne s’est pas arrêtée : le comédien restait en étroite relation avec l’auteur et son texte, lui faisait des recommandations, lui disait ce qui le touchait ou non, ce qui le faisait rire ou non, lui suggérait des pistes. « La création s’est vraiment faite en dialogue. Moi, c’est la première fois que je travaillais comme ça. Lui avait l’œil extérieur, ce qu’on appelle le script-editiing, et puis moi j’essayais de le nourrir dans les scènes qu’il me proposait. »


Le Théâtre des Gens d’en bas a encouragé le projet dès le début, d’abord financièrement, puis, deux ans plus tard, une fois que le texte a été complété, en prenant les rênes de la mise en scène du spectacle. Claude Paiement et Frédéric Desager ont préféré confier la mise en scène de leur projet à Eudore Belzile, même si l’idée de s’en occuper eux-mêmes leur était passée par la tête : « On n’avait plus de distance par rapport à notre projet, et je trouvais que ça enrichirait le regard que de le confier à quelqu’un d’extérieur ». Beaucoup de travail avait toutefois été abattu avant l’arrivée du metteur en scène : la grande majorité des personnages avait déjà été construite.  Le metteur en scène a surtout travaillé sur la cohésion du spectacle, rendant le tout lisible et fluide, afin que les changements de personnages et de lieux soient intelligibles.


Le théâtre Harpagon est connu pour aborder des sujets plutôt sérieux avec humour. Considèrent-ils leur théâtre comme engagé?  « Pour moi, le théâtre c’est une quête de sens. Mais pour moi, le théâtre, la première chose que c’est, c’est une rencontre : avec des gens, avec des idées,  avec un sujet…C’est toujours un lieu de rencontre », explique Paiement. Pas de prime abord réjouissante, toutefois, l’idée d’une rencontre avec un bourreau travaillant sur les chaises électriques! « Ce sont des questions lourdes, mais moi, ma manière de me les rendre supportables, c’est de rire avec ces questions-là. […] L’humour nous permet de continuer à respirer. » Même si le rire est parfois jaune et grinçant.


Claude Paiement ayant déjà réalisé des scénarios BD, et Frédéric Desager étant natif du pays du neuvième art, il était tentant de leur demander si, selon eux, le théâtre et la bande dessinée avaient certaines choses en commun.« Une histoire, ça demeure une histoire. C’est certain que chaque médium a ses particularités et ses codes, mais l’histoire reste», dit Claude Paiement, qui a travaillé avec Jean-Paul Eid (dont la bande dessinée Bungalopolis a fait l’objet d’une adaptation en opéra).


« Il y a souvent une analogie qui est faite dans la façon de construire les personnages au théâtre, et celle qu’on retrouve dans certaines bandes dessinées. La bande dessinée au début a longtemps été l’art de l’exagération des caractères. C’est venu plus tard, la bande dessinée réaliste, avec des traits toujours un peu exagérateurs. Et c’est vrai que les personnages sont très forts, très campés au théâtre, par rapport au cinéma », renchérit Desager.


Le spectacle, après les représentations à Montréal, partira pour le théâtre du Bic, rejoindre le Théâtre des Gens d’en bas. Frédéric Desager est-il heureux de l’ampleur du défi qu’il s’était donné au départ? « À ce stade-ci, je suis très content de certaines compositions, parce que je m’y sens abandonné au moment de la représentation, et ça, c’est toujours signe qu’on touche à quelque chose», répond-il à l’issue de la première semaine de représentations. « C’est comme apprendre à dompter une bête, un solo! », conclut Claude Paiement.

 

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