Un couple en reçoit un autre à souper (et Henri, pour être gentils, le pauvre). C’est une soirée obligée (il faut bien qu’un couple entretienne aussi ses amitiés). Mais voilà Henri qui se pointe accompagné (c’est Chantal, pas son ex, mais son nouveau chien). L’anatomie du chien, c’est le rayon X d’une soupe ruinée par un poil (pour ne pas dire d’un jeu de quilles renversé par un chien).
Le Théâtre Sans Domicile Fixe nous convie à une leçon d’anatomie bien particulière, orchestrée par Charles Dauphinais à la mise en scène. Le corps scruté n’est pas, contre toute attente, celui de l’animal indésirable, mais plutôt celui du malaise que sa présence met en lumière : l’incapacité qu’ont les convives à être véritablement eux-mêmes en présence des autres... et sans leur présence. L’apparition d’une notion d’inattendu dans leur soirée soigneusement planifiée les rend aussi fragiles que le chic tapis de laine qui trône au beau milieu du salon, offrant ironiquement sa texture moelleuse à des pieds qui ne peuvent le fouler sans l’abîmer.
Ce malaise n’en est pas un qui se dénude morceau par morceau, à coup de bistouri, au fil d’une dissection minutieuse. C’en est plutôt un qui accepte volontiers le vin qu’on lui offre, puis qui s’expose de lui-même dès le premier verre, son squelette s’offrant sans gêne aux regards voyeurs. Ceux-ci n’ont pourtant plus pas grand chair à ronger autour de l’os, la complexité des personnages et de leurs relations se déployant trop rapidement à leur pleine ampleur. Demeure inassouvie la tentation de découvrir ici un nerf, là un os, et ainsi déterrer doucement le mal-être rongeant chaque organe de ce corps souffrant.
L’interprétation, inégale, ne parvient pas à extirper les personnages de la rapide redondance de leurs actes ; on grimpe soit trop peu, soit trop rapidement au sommet du trouble des personnages - il faut voir cette Julie (Sharon Ibgui), si démesurément hystérique que son état « préanxiolytique » en est difficilement concevable. Ce fameux chien, autour duquel gravite l’action, parvient toutefois à cristalliser en sa figure l’aura de malaise qui plane sur le souper. Le choix de sa représentation par une actrice (fascinante Marie-Michèle Garon) corse efficacement le jeu de perceptions des spectateurs, qu’ils soient sur scène ou en salle. Ce qui est d’emblée perçu comme une simple convention théâtrale se transforme peu à peu en véritable ambiguïté, comme si la réalité de la scène parvenait à modifier les paramètres de la fiction. Cette chienne, qui ressemble étrangement à quelqu’un, l’est-elle vraiment ? Cette incertitude, lorsque trop oppressante, semble suspendre le temps. Lumières et environnement sonore se combinent alors en une atmosphère engourdie où la figure de l’animal vacille sans cesse entre chien et humain. Or, même ces pauses envoûtantes, en se multipliant régulièrement au fil de la pièce, peuvent devenir lassantes (et rappeler autre chose).
Le résultat, somme toute, dresse un portrait juste de l’état du couple. Impossible, toutefois, de ne pas y voir un flagrant air de famille avec La société des loisirs : les premières minutes de L’anatomie du chien ressemblent à s’y méprendre à celles du texte de François Archambault. Même si Pier-Luc Lasalle s’éloigne du thème de la crise de la trentaine pour se concentrer sur celui de la notion de couple engloutissant celle d’individu, le lien de filiation entre deux œuvres demeure perceptible… comme un chien ressemble à son maître.